À la tête de la Buanderie centrale de Montréal depuis 2012, Raymond Morel a rejoint le secteur hospitalier avec une solide expérience de la gestion industrielle. Quinze ans plus tard, cet ingénieur pilote l’une des plus importantes buanderies hospitalières du Canada, où 60 tonnes de linge sont traitées chaque jour. Entre choix des textiles, optimisation des procédés, récupération d’énergie et renouvellement massif des équipements, il défend une vision résolument industrielle de la fonction linge.

« Je vais souvent utiliser le terme “buanderie” plutôt que “blanchisserie” : dans le jargon québécois, les deux termes désignent exactement la même activité, mais mon réflexe est de parler de buanderie. » Derrière cette précision de vocabulaire se dessine déjà l’un des traits qui caractérisent la vision du métier de Raymond Morel, une approche très concrète, ancrée dans la réalité industrielle de son établissement. Le terme est typiquement québécois, mais la réalité, elle, est universelle. Derrière les portes de la Buanderie centrale de Montréal (BCM), le linge suit des flux, des cadences et des procédés industriels.
Lorsqu’il en prend la direction en 2012, Raymond Morel connaît pourtant à peine le monde de la blanchisserie. Son parcours s’est construit dans l’industrie manufacturière, principalement dans le secteur automobile. Ingénieur industriel de formation, il dirige des usines depuis près de 35 ans lorsqu’une opportunité le conduit à la BCM. Mais il retrouve rapidement un environnement qui lui est familier. Machines, flux, intrants, opérateurs, maintenance, organisation de la production, les problématiques sont finalement proches de celles qu’il connaît. « C’est un milieu manufacturier », résume-t-il.
Une usine au cœur de Montréal
La comparaison n’a rien d’excessif. La BCM traite environ 60 tonnes de linge par jour dans un bâtiment de 9 000 m², avec près de 250 salariés. Elle fonctionne 24 heures sur 24, sept jours sur sept, en trois relèves. Plus grande buanderie du Québec, elle dessert environ 90 points de service sur l’île de Montréal, des grands établissements hospitaliers aux centres de soins de longue durée – les CHSLD, équivalents québécois des EHPAD – en passant par de petites cliniques. Implantée depuis la fin des années 1970 sur l’île de Montréal, la BCM se trouve aujourd’hui au cœur d’un quartier résidentiel. À quelques mètres de la buanderie, une station de métro facilite l’accès des salariés. Mais cette implantation urbaine impose aussi ses contraintes : les camions circulent dès le petit matin et jusqu’à minuit, tandis que la production, elle, ne s’arrête jamais.
Le « tout séché », bien plus qu’un procédé
C’est toutefois dans le domaine des procédés que la BCM affiche l’une de ses principales particularités. L’établissement exploite trois tunnels de lavage de 50 kg, ainsi que plusieurs laveuses-essoreuses. Autre caractéristique notable : la BCM ne possède aucune calandre. « Cela fait maintenant une vingtaine d’années que les calandres ont été mises à la porte », explique Raymond Morel. Une organisation qui peut surprendre en France, où le « tout séché » désigne généralement le remplacement de la calandre par le séchage en séchoir. Raymond Morel préfère toutefois donner au concept une portée plus large : « Quand on appelle ça “tout séché”, on met beaucoup l’emphase sur le séchage, sur le changement de process. Mais l’idée derrière ça va beaucoup plus loin. » Le choix du textile devient alors déterminant. « On ne peut pas faire du “tout séché” sans d’abord bien choisir le linge et les textiles qu’on va offrir à nos patients », résume le responsable. À la BCM, cette réflexion répond directement aux besoins spécifiques du secteur hospitalier. L’esthétique passe ainsi au second plan au profit de textiles fonctionnels, capables notamment de mieux gérer l’humidité et de contribuer au confort des patients. Le polyester, largement utilisé à la BCM, présente à ce titre plusieurs propriétés intéressantes, notamment une faible rétention d’humidité et une bonne résistance aux produits chimiques.
Maîtriser les consommations
Cette réflexion sur les textiles s’inscrit dans une démarche plus globale de maîtrise des consommations. « Notre buanderie est par essence énergivore », reconnaît Raymond Morel, qui mise notamment sur la récupération d’énergie et l’optimisation de l’eau. La BCM travaille également avec Hydro-Québec – la société d’État qui produit, transporte et distribue l’électricité au Québec – sur un projet de batteries destiné à mieux gérer ses consommations électriques et à soulager le réseau lors des périodes de forte demande. Même approche pour les plastiques. Les sacs de linge souillé sont récupérés puis retournés au fabricant, qui les recycle pour en produire de nouveaux. Une démarche « pragmatique, guidée par la fonction et l’hygiène », plutôt que par la volonté d’éliminer systématiquement une matière.
21 séchoirs, trois tunnels… et bientôt quatre
La prochaine grande étape pour la BCM sera toutefois beaucoup plus spectaculaire. L’établissement prépare actuellement un vaste programme de renouvellement de ses équipements. « Nos équipements, installés en 2007, ont 20 ans de calendrier, mais ils ont 40 ans d’usure ! », insiste Raymond Morel. Une usure qui s’explique par le rythme de fonctionnement de la buanderie, qui ne s’arrête jamais. Le projet prévoit le remplacement des trois tunnels de lavage et des 21 séchoirs, ainsi que l’ajout d’un quatrième tunnel destiné à remplacer progressivement les laveuses-essoreuses. Un investissement estimé entre 10 et 11 millions d’euros.
Après près de deux ans de préparation et une première étape d’appel d’intérêt auprès des fournisseurs, le projet suit son cours. Raymond Morel espère obtenir les approbations nécessaires d’ici 2027 pour une réalisation à partir de 2028. « Le renouvellement de ces équipements est devenu nécessaire et devra être engagé prochainement », indique le responsable. Au-delà de la fiabilisation de l’outil industriel, cette modernisation devrait également améliorer sensiblement le bilan environnemental de la BCM. Les nouveaux tunnels devraient notamment utiliser moins d’eau et permettre de laver à des températures plus basses, tandis que les nouveaux séchoirs seront équipés de brûleurs plus performants.
Une retraite qui attendra
À 65 ans, Raymond Morel pourrait être tenté de laisser à d’autres le soin de conduire ce chantier. Il n’en est manifestement rien. « J’aimerais bien voir le jour de ce projet », sourit-il. Son départ n’est d’ailleurs pas à l’ordre du jour. Au Québec, explique-t-il, le système de retraite laisse davantage de latitude quant à l’âge de cessation d’activité. Et surtout, le directeur général semble avoir encore quelques projets en tête. « À 65 ans, je suis toujours aussi motivé et j’ai encore beaucoup de plaisir à travailler », confie-t-il.
Arrivé à la BCM sans connaître le monde de la blanchisserie, Raymond Morel y a finalement retrouvé une logique qu’il connaissait bien, celle d’une usine à piloter et à faire évoluer. À Montréal, cette approche se traduit par une attention constante portée aux équipements, aux flux, aux textiles et aux consommations. Une vision qui sera bientôt mise à l’épreuve d’un chantier majeur, avec le renouvellement d’une grande partie de l’outil de production.















