En octobre 2024, l’EHPAD Fondation du Parmelan, en Haute-Savoie, a fait un choix à contre-courant : reprendre en interne l’ensemble du traitement de son linge, après plus de quinze ans d’externalisation. Un projet construit pas à pas, porté par une équipe convaincue que la maîtrise du circuit pouvait améliorer la qualité de service tout en réduisant les coûts. Un an plus tard, les résultats dépassent les attentes : 27 % d’économies, une disparition quasi totale des pertes de linge et une organisation jugée plus réactive par les professionnels.
Dans la lingerie de l’EHPAD Fondation du Parmelan, les rolls de linge propre ont remplacé les allers-retours incessants vers des prestataires extérieurs. Ici, tout est désormais traité sur place : le linge personnel des 185 résidents, le linge hôtelier, les tenues professionnelles, le linge de lit, le petit plat ou encore les lavettes. Une organisation qui semblait pourtant difficilement envisageable quelques années plus tôt. Depuis 2008, le traitement du linge était en effet largement externalisé. Une lingerie existait bien sur le site, mais elle était exploitée par la société AD3, qui prenait en charge le linge hôtelier, les tenues professionnelles et une partie du linge des résidents. Le linge plat, lui, avait d’abord été confié à Initial, depuis racheté par Khalyge, puis à Elis.
Lorsque David Ferreira, le responsable du Pôle Vie Sociale en charge de l’hôtellerie, de la restauration et de l’animation, rejoint l’établissement en 2010, le fonctionnement est bien rodé. Mieux encore : deux EHPAD associatifs d’une quatre-vingtaine de lits chacun, confient également leur linge à cette lingerie, permettant d’optimiser les équipements existants. « Au départ, tout allait très bien. Nous avions même dimensionné les laveuses et les séchoirs pour absorber cette activité supplémentaire. L’un des établissements nous avait ensuite confié ses tenues professionnelles tellement le service lui convenait », souligne-t-il.
Une dégradation progressive
L’équilibre va pourtant progressivement se rompre. Un changement de direction chez AD3 entraîne une dégradation du service. Les difficultés s’accumulent : manque de réactivité, problèmes de rotation des vêtements professionnels, pertes de linge, dysfonctionnements organisationnels… « Le plus problématique, c’était les tenues professionnelles. Les salariés arrivaient parfois le matin sans tenue disponible. Je devais aller tous les jours à la lingerie pour résoudre les problèmes », déplore David Ferreira. Cette situation finit par peser sur le fonctionnement quotidien de l’établissement, mais aussi sur son budget. Les disparitions de tenues obligent à renouveler régulièrement des vêtements pourtant encore en bon état, tandis que le turn-over du personnel accentue les besoins. C’est alors que germe l’idée de reprendre la main en s’appuyant sur les équipements déjà présents.
La proposition de réinternaliser le traitement des tenues professionnelles est d’abord accueillie avec prudence par la direction. « Le directeur mais il m’a finalement dit : ”On essaie”. Après cette première expérience réussie, il m’a pleinement fait confiance pour réinternaliser toutes les prestations auparavant confiées à AD3. Nous nous sommes alors donné un an pour réussir la transition », se souvient-il. Dans cette configuration, seul le grand plat resterait donc externalisé. Les deux EHPAD partenaires sont invités à rejoindre le projet. Ils déclinent finalement la proposition après avoir reçu une offre commerciale particulièrement avantageuse de leur prestataire historique. Pour autant, la Fondation du Parmelan décide de poursuivre seule.
La découverte du « tout séché »
Le véritable déclic intervient presque par hasard. En parcourant LinkedIn, David Ferreira découvre plusieurs publications consacrées au concept du « tout séché », une organisation reposant sur l’utilisation de linge de lit en jersey, ce qui permettrait également de traiter le grand plat directement sur site. Commence alors un important travail de veille : rencontres avec plusieurs fournisseurs, analyses d’échantillons, comparaisons techniques… Très vite, une évidence s’impose. « Je me suis rendu compte que cette organisation répondait parfaitement à nos besoins. Et, cerise sur le gâteau, si tout le linge reste dans l’établissement, il finit forcément par repasser par la lingerie. On sécurisera énormément les pertes », note-t-il.
Car, au-delà des économies attendues, c’est bien la maîtrise complète du circuit qui motive le projet. Lorsque le linge quitte l’établissement, une erreur de sac ou d’identification suffit parfois à le faire disparaître définitivement. Pour les vêtements personnels des résidents, ces pertes représentent souvent bien plus qu’un simple coût : « Les vêtements ont souvent une valeur sentimentale pour les résidents. Les perdre est toujours très difficile à vivre pour eux et pour leurs proches. » Le linge hôtelier est lui aussi concerné, avec des renouvellements réguliers liés aux disparitions.
Les bonnes personnes au bon moment
Autre élément déterminant : les moyens matériels sont déjà disponibles. Le départ des deux EHPAD partenaires libère suffisamment de capacité pour absorber l’activité sans investissement lourd dans les machines. Reste la question des équipes. Les lingères employées jusque-là par AD3 ne reçoivent aucune proposition de reclassement. L’établissement leur propose alors de rejoindre directement ses effectifs. « Nous étions très satisfaits de leur travail. Elles connaissaient parfaitement les locaux et notre fonctionnement. Leur recrutement sécurisait énormément la transition », explique David Ferreira. Cette intégration représente également un gain de pouvoir d’achat pour ces professionnelles, désormais éligibles à la prime Ségur. L’organisation du travail est toutefois discutée. Une ouverture de la lingerie du lundi au dimanche est envisagée, avant d’être abandonnée au profit d’un fonctionnement du lundi au vendredi, souhaité par les équipes.
Des résultats au-delà des prévisions
Avant de se lancer, l’établissement réalise un budget prévisionnel détaillé. En 2023, le coût annuel du traitement du linge atteint environ 260 000 euros, prestations et consommations énergétiques comprises. Le nouveau modèle intègre pourtant de nouvelles dépenses : le recrutement de trois ETP, l’achat de lessive, la maintenance des équipements, l’acquisition de linge en jersey – un investissement estimé à 25 000 euros – et la mise en place d’un nouveau système de traçabilité pour une enveloppe de 21 000 euros. Malgré cela, le budget prévisionnel tombe à 230 000 euros. Les résultats seront encore meilleurs.
Entre le 1er octobre 2024 et le 31 octobre 2025, l’établissement enregistre près de 61 700 euros d’économies, soit 27 % de réduction des coûts. Une performance d’autant plus remarquable que les volumes traités ont augmenté. Le circuit de collecte a en effet été entièrement revu : auparavant, les lingères passaient deux fois par semaine dans les chambres récupérer le linge corporel sale. Désormais, ce sont les aides-soignantes qui descendent quotidiennement les sacs à la lingerie. Les rotations sont plus fréquentes, les volumes plus importants… pour des coûts de fonctionnement moindres.
Une qualité de service retrouvée
Au-delà des chiffres, c’est sans doute la qualité du service qui a le plus progressé. Les pertes de linge sont devenues exceptionnelles et, lorsqu’elles surviennent, elles sont rapidement résolues. « Aujourd’hui, le linge a enfin le temps de s’user… parce qu’il ne se perd plus. Avant, il disparaissait souvent avant même d’arriver en fin de vie », remarque le responsable. Le passage au linge en jersey est lui aussi bien accueilli. Les ASH apprécient des draps plus faciles à manipuler et plus rapides à installer. Les résidents, de leur côté, ne formulent aucune remarque particulière sur leur texture.
Quelques adaptations sont néanmoins nécessaires. Plus extensible, le jersey se prête moins bien aux techniques habituelles de mobilisation des résidents. L’établissement équipe donc les unités en draps de glisse et adapte les formations, notamment pour les lits équipés de matelas à air. Le stockage évolue également. Les draps ne sont plus pliés mais transportés en vrac dans des rolls directement acheminés vers les services. Un seul choix sera finalement remis en question : la couleur. Séduite par un coloris marron sur catalogue, l’équipe opte d’abord pour cette teinte, validée auprès d’un échantillon de résidents. Une fois les draps installés dans les chambres, le rendu convainc beaucoup moins. « Au prochain renouvellement, nous reviendrons à du blanc classique », note David Ferreira.
Une transition plus simple que prévu
Avec le recul, le responsable hôtelier reconnaît avoir anticipé davantage de difficultés : « Je pensais rencontrer des problèmes de traçabilité, de marquage ou d’organisation. Finalement, tout s’est déroulé avec une fluidité déconcertante. Nous avions les équipements, les équipes connaissaient déjà les lieux ; il a surtout fallu retravailler les processus. » Le choix du fournisseur de linge a également contribué à la réussite du projet. Les textiles en jersey retenus, développés par Cloro’Fil Concept pour les établissements de santé, présentent plusieurs particularités ergonomiques facilitant le travail des équipes, notamment des draps-housses sans endroit ni envers. L’expertise de cette entreprise française a aussi été sollicitée lors du déploiement.
Après une année de fonctionnement, David Ferreira tire plusieurs enseignements de cette expérience. Le premier concerne le dimensionnement de l’outil de production. « Il faut être capable de laver, sécher et remettre en circulation, dans la même journée, l’ensemble du linge produit quotidiennement. Sinon, le retard s’accumule très vite et il devient difficile de le résorber sans augmenter les effectifs », souligne-t-il. Il insiste également sur la nécessité de choisir des textiles adaptés et de formaliser précisément les procédures. « Tout repose sur l’organisation. Chacun doit savoir exactement ce qu’il a à faire. Dès qu’il existe une zone de flou, il y a un risque que la tâche ne soit tout simplement pas réalisée. » À la Fondation du Parmelan, la réinternalisation du traitement du linge n’aura finalement pas seulement permis de réaliser des économies. Elle aura surtout redonné à l’établissement la maîtrise complète d’une fonction logistique essentielle, au service des professionnels… comme des résidents.
Article paru dans Blanchisseries Mag, édition de juillet 2026, à lire ici.














